De l’herbe rose sur le béton de Bobigny
De l’herbe rose sur le béton de Bobigny
Une fresque dans la ville. Mardi 2 décembre, entre la MC93 et l’école élémentaire Jean Jaurès de Bobigny, rue Dolorès Ibarruri, la classe de CE1 B de madame Bérengère Briard dessine à la craie grasse des feuilles, des tiges, du lierre, de la glycine à même le béton. Une élève, Minankourou, s’inquiète : combien de temps la craie va-t-elle tenir face aux intempéries et pourquoi ne pas avoir utilisé un matériau pérenne ? Car un constat s’impose : la végétation, même à la craie, même éphémère, embellit la place. Si ce jour-là, les élèves ont pu sortir et mettre toute leur créativité en œuvre, c’est parce qu’il s’agit d’une résidence d’artiste en milieu scolaire pilotée par la MC93 avec la Ville de Bobigny. Quelques mois plus tôt, le metteur en scène Cyril Teste, artiste complice du théâtre, avait émis le souhait de travailler avec un public scolaire. « Si je veux travailler avec des tout jeunes, c’est parce qu’ils et elles sont la société de demain. Les enfants sont comme cette végétation qui commence à pousser. Dans un monde qui nous fragilise, j’ai envie de transmettre du souffle et de la poésie. »
En collaboration avec Manon Cherdo, la responsable adjointe des projets avec les publics, le fil conducteur de cette résidence s’est établi autour de cette question : « Comment la nature reprend ses droits dans la ville ? » « J’avais besoin de revenir à ce contexte de nature, précise Cyril Teste. J’ai grandi dans une forêt et j’éprouve aujourd’hui le besoin de faire prendre conscience aux enfants que la nature vit autour d’elles et eux. » Pour cette première semaine d’immersion qui a eu lieu dans la salle de lecture de la MC93, Cyril Teste a fait appel à deux collaborateurs : Julien Guyard, artiste peintre et professeur de dessin pour enfants et adultes, et Alexis Guyard, poète pour le jeune public.
Si cette résidence en milieu scolaire s’intègre à la Fabrique d’expériences, qui regroupe un ensemble de projets au sein desquels l’émancipation passe par la possibilité pour chacun·e de déployer et partager son imaginaire, c’est parce que non seulement l’expression poétique est au centre de ce projet de fresque urbaine, mais aussi parce que les élèves apprennent autant que les artistes et l’enseignante. Pour Cyril Teste, le projet est réussi quand tous les adultes et artistes qui l’initient et l’encadrent adoptent la posture de la personne qui apprend et non de celle qui sait. Bérengère Briard confirme l’importance de pouvoir apprendre à leurs côtés. Pendant cette première semaine, elle a pu apprécier un changement de rapport avec sa classe. Dans ce nouveau cadre artistique, les enfants la perçoivent différemment. À ses yeux, ce projet ne repose pas tant sur le nombre de choses apprises que sur les enrichissements culturels, émotionnels et relationnels qu’il permet. Et cette semaine a été pour elle l’occasion de les voir s’épanouir. Si l’on fait un détour par la théorie du maître ignorant que le philosophe Jacques Rancière développe dans son ouvrage éponyme et qui pose la question politique fondamentale de l’égalité, le constat est limpide : le maître peut devenir celui qui permet l'émancipation, non pas en enseignant le savoir mais en l’explicitant.
Aussi bien pour Manon Cherdo que pour Bérengère Briard et Cyril Teste, il est essentiel qu’une résidence artistique puisse se dérouler sur des temps longs, immersifs, à l’image de cette première semaine, afin que l’apprentissage puisse devenir synonyme d’émancipation – ce qui n’est possible que sur la durée. Tous trois soulignent le fait qu’il est très important que l’atelier ait lieu aussi bien à l’école qu’au théâtre ou dans la ville, car l’émancipation passe également par une meilleure connaissance de leur environnement. « Ça les déplace. On reste sur le terrain des élèves tout en créant du hors-champ », ajoute Cyril Teste. Jusqu’à l’été, d’autres temps immersifs sont prévus à l’école et au théâtre, ainsi qu’une marche dans la forêt de Bondy, une visite de la salle des Nymphéas de Claude Monet au musée de l’Orangerie, à Paris, et le spectacle Hêtre & Phasmes de Fanny Soriano (cirque et danse) à la MC93, entre autres activités encore en cours d’élaboration.
La place d’un théâtre est centrale dans une ville, il constitue un enjeu relationnel d’avenir et ce projet ne peut que le confirmer, car si, pour Cyril Teste, « il est ce lieu de la conscience et de l’espace », pour les élèves, le théâtre est devenu familier (ce que l’on y fait, qui y travaille, ses couloirs, ses salles), un endroit où l’on se sent bien. Bérengère Briard en témoigne : « Les élèves sont fier·ères en tant que Balbynien·nes de pouvoir dire : “C’est mon théâtre !” quand on passe devant désormais. »
Toute cette semaine, en dessinant dans la rue, en observant les plantes, en racontant ou écoutant des histoires, en inventant des mots, les enfants ont pu expérimenter ce que c’est que de regarder différemment, expérience favorisée par la richesse des interventions qui tient également à la volonté de Cyril Teste « d’embarquer plusieurs artistes pour réinventer des façons de travailler collectivement ».
L’après-midi du lundi, pendant une activité proposée par Julien Guyard, l’ambiance est calme et studieuse dans la salle de lecture. Tandis que les enfants dessinent, un doux son de guitare est diffusé dans les enceintes. Les feutres de couleurs chaudes sont entre leurs mains pour faire apparaître le feuillage, en intégrant chaque feuille et en faisant varier leur sens. Tout le monde est regroupé autour d’une grande feuille de papier blanche dont la structure – un arbre géant – a été dessinée le matin, cette fois dans les tons froids. Adja-Binta s’applique à tracer sur le papier des feuilles en forme de cœur. Dans un entrelacement de lignes, Cheickou, Ibrahima et Joël débattent : personne ne voit la même chose. Pour Cheickou, il s’agit d’une tête de dauphin, pour Ibrahima, c’est plutôt une baleine tandis que pour Joël, ce ne peut pas être autre chose qu’une fusée. Mannat change de place et décide de transformer une feuille en araignée. En fin de journée, après la captivante lecture de Cyril Teste (J’aurais voulu d’Olivier Tallec), Ibrahima s’exclame : « Moi, je veux être un écureuil ! » Le pouvoir de transformation, à leur âge, est l’essence même des choses. Et c’est tout naturellement qu’en fin de semaine, Tasnim nous raconte son choix, lors de l’exploration à la craie grasse sur le béton de Bobigny, de « faire l’herbe rose » et les plantes « avec les couleurs de l’arc-en-ciel ». Toute la beauté de la transformation du réel est déjà là. Puissent les regards des enfants nous apprendre à voir la ville de Bobigny autrement.
Reportage par Charlotte Imbault, décembre 2025









